Le gosse qui croyait en Jésus et Superman

« Ma mère m’a transmis le goût pour les histoires, les contes et les conteuses. Mon père celui du western américain, et une empathie évidente pour les Peaux-Rouges. » Pour son premier roman intitulé La colline à l’arbre seul, l’acteur français Abdelhafid Metalsi s’est inspiré de son enfance passée dans le quartier d’Orgeval à Reims, de ses parents immigrés et de sa passion pour le cinéma qui le mèneront 25 ans plus tard à travailler avec Spielberg, Benigni et Depardieu.

Chems, fils d’un couple algérien immigré en France, a dix ans et passe les jours d’été avec ses copains Karaï, Dimitri, Francky et Gros. Pour chasser l’ennui, ils partent à l’aventure hors du faubourg, récupèrent dans une benne des bouteilles de consigne pour les retourner au supermarché ainsi que des métaux et des cartons pour les revendre à un ferrailleur qui n’est pas très honnête. Pour éviter que les Gitans, les Grands ou Momo le clochard leur piquent leur gagne-pain, ils doivent être vigilants. Avec l’argent qu’ils gagnent, les cinq aventuriers s’achètent des bouteilles de Coca, des merguez et du pain pour pique-niquer autour d’un feu sur la colline à l’arbre seul. Quand le butin est abondant, c’est la fête et ils s’offrent une séance de cinéma et une glace le dimanche après-midi.

JÉSUS L’ESPION ET LE VIEUX BARBU QUI CHASSA ADAM ET ÈVE DU PARADIS

Un très beau fil conducteur du roman est la Genèse, le premier livre de la Bible. Le roman commence par le chapitre « Le premier jour de la création » et se termine par « Le fruit défendu ». La moitié des titres de chapitre font référence à des citations de la Bible. Chems, âgée de dix ans, fréquente le club de caté du curé communiste dans l’espoir de se faire remarquer par Esperanza, une fille andalouse aux nattes noires qui habite dans le même immeuble que lui. Le garçon interprète la Bible avec ironie et l’innocence d’un enfant. « Je me suis dit que Dieu aime les pauvres. C’est même pour ça qu’on est les plus nombreux. Et les pauvres, il leur reste que l’humour pour faire cocu la misère. (…) Alors oui, le Bon Dieu, il aime que rigoler. »

Les jours où Chems n’est pas content des actes du Bon Dieu, il l’appelle « Le Barbu » et ne lui cache pas son mécontentement. Pour Jésus-Christ, le Sauveur, Chems éprouve de l’affection, mais il se sent parfois espionné par lui. « N’empêche, depuis ce premier jour où on est entrés dans l’église, le p’tit Jésus nous a plus quittés des yeux. (…) À croire qu’il nous suspectait d’un truc pas très clair avec nos yeux trop grands pour notre taille, qu’on dirait qu’on les avait volés. »

Les meilleurs chapitres du roman : « Le jour du Bon Dieu », « Le PMU » et « Lachance ».

LES JACKSON FIVE ET LE PÈRE VIOLENT

Le roman se distingue aussi par des scènes tragi-comiques très réussies : quand le père ivre de Franck appelle son fils, les cinq enfants savent qu’il le tabassera. « On a arrêté de pousser les caddies. On avait reconnu la signature, pas de doute possible. On a tourné nos têtes en rhythme, comme un pas de danse dans un clip des Jackson Five. » Il en suit une scène de western, la haine des enfants pour leur avoir gâché leur joie (« sale batard »), leur mépris (« Il nous a montrés du doigt, alors que c’est malpoli ») et leur sarcasme (« On aurait dit qu’il voulait éloigner une moustique, son père, à bouger les bras et les mains dans tous les sens. »). Et à la fin une seule phrase qui dénonce la lâcheté d’un homme: « La main du père s’est abattue sur son visage de môme. »

TROIS SUPER-HÉROS : JÉSUS, SUPERMAN ET LE ROI DU KUNG-FU

Les références au cinéma, la grande passion des cinq gamins, est omniprésente et constitue un fil rouge à travers plusieurs châpitres, par exemple La vengeance du dragon avec Bruce Lee, super-héro et icône des arts martiaux des années 70, que les gamins voient après avoir été agressés et dérobés par Les Grands et avant d’être vengés partiellement par Marcello, ex-boxeur et propriétaire du cinéma Paradisio.

Superman, le super-héro le plus reconnu dans la culture pop internationale, est le Jésus-Christ du 20e siècle. Son père Jor-El (Marlon Brando), un génie scientifique de la planète Krypton, envoie son fils sur terre pour le sauver. Celui-ci est élevé par un couple d’agriculteurs, Martha et Jonathan Kent. Doté de pouvoirs surnaturels, Superman, l’homme d’acier, est un sauveur qui se bat pour les opprimés, la justice et la paix. Après avoir été tué lors d’un combat, Superman ressuscite au troisième jour.

Au cinéma, Chems et ses amis rêvent de devenir des pirates ou des super-héros comme Superman (Christopher Reeve, 1978).

LA REINE DU TIERCÉ À LA POITRINE FABULEUSE

Les hormones de Chems partent souvent en orbite. D’un côté, il ressent un amour pudique pour Esperanza et fait preuve de naïveté quand Géraldine passe à l’inspection anatomique des cinq aventuriers. De l’autre côté, cet enfant qui est en train de devenir adolescent découvre le désir et devient de plus en plus curieux. Grâce au trésor qu’il a trouvé dans la cave avec ses amis et qu’ils se sont partagé équitablement « histoire d’éviter les embrouilles », il a compris ce que le Bon Dieu créa le sixième jour de la création du monde. Ces scènes sont drôles et décrites avec une ironie tendre et hilarante en même temps. L’apparition non pas de la Sainte Vièrge, mais de la beauté pulpeuse au guichet du tiercé est racontée de manière sublime : « Mon nez dépassait à peine le bord de son comptoir. Elle s’est alors penchée en avant vers moi (…). C’est alors que j’ai aperçu sa poitrine fabuleuse qui ne se dérobait pas à mes yeux, où j’ai ressenti d’instict le désir de me lover et sur laquelle se languissait un collier de perles. (…) Quand elle quittait son guichet, maquillée comme pour aller au bal (…), l’air pressé comme une actrice qui fuit les flashes des photographes, et traversait tout le café (…), ses rondeurs enserrées (…) faisaient monter la température de l’établissement en entier. »

UN ROMAN DONT CERTAINES SCÈNES SONT AUSSI TOUCHANTES QUE CELLES DE CINEMA PARADISO

La colline à l’abre seul raconte les aventures d’un été de Chems, âgé de dix ans, et de ses quatre amis. Ces derniers restent toutefois flous et superficiels (Gros qui est lent et un peu bête ou Dimitri, dont on ne sait rien du tout). Leur présence marque surtout l’amitié et la loyauté entre les cinq aventuriers. Or, le monde vu et raconté par Chems, qui se trouve entre l’enfance et l’adolescence, transmet de l’ironie, de l’émotion, de la tendresse et de la nostalgie. Une nostalgie pour une vie d’aventures et une insouciance qui ne retourneront plus jamais. Et une nostalgie pour les personnes qui nous ont laissé en héritage des émotions.

Le roman, surtout la première partie, se distingue par une grande force narrative et des éléments tragi-comiques sublimes dans le style de la comédie dramatique italienne. Certains pourraient l’interpréter comme un hommage au film Cinema Paradiso de Giuseppe Tornatore, qui est un hymne au cinéma et à l’amitié, même si l’histoire est différente. Mais les deux histoires sont touchantes et font rire, rêver et peut-être pleurer.

Totò est fasciné par les scènes des couples qui s’embrassent et qu’Alfredo a dû enlever sur ordre du curé du village avant la projection officielle.
Chems et ses amis on vu Adam et Ève sur la colline, tandis que Totò et ses amis découvrent un homme et une femme allongés sur des rochers au bord de la mer.

LE RÊVEUR QUI DEVINT ACTEUR ET ÉCRIVAIN

Un jour, le père, un ouvrier d’usine, met fin aux grasses matinées de Chems et l’ammène pour la première fois au marché du dimanche pour qu’il l’aide à porter les provisions. C’est un des meilleurs chapitres du roman, comme d’ailleurs ceux avec la mère, qui décrit non seulement Chems, mais aussi Abdelhafid Metalsi, enfant et adulte : « Constatant mes égarements récurrents dans les étoiles, mon père me ramenait vite fait sur terre en me demandant, d’un ton vif, si je n’avais pas fini de rêver … »

Heureusement qu’il n’a jamais fini de rêver …

THE END

Le gosse qui croyait en Jésus et Superman est notre deuxième article sur Abdelhafid Metalsi. Le premier, Cherif Actor Publishes His First Novel, publié en décembre 2020, était destiné aux lecteurs internationaux de VERTIGO Magazine. L’article contient entre autres les liens des bandes d’annonce d’une dizaine de films de l’acteur.

Le gosse qui croyait en Jésus et Superman is a review of Abdelhafid Metalsi’s first novel, La colline à l’arbre seul, which is only available in French. Read a summary of it and watch the trailers of his films and two video interviews in our English online article.

© Photos: Warner Bros / Moviestore Collection / Alamy Stock Photo; Makingprod; VERTIGO Mag.
© Citations du roman La colline à l’arbre seul, Abdelhafid Metalsi, 2020, Éditions JC Lattès

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